dimanche 26 septembre 2010

Pourquoi vous ne me verrez plus en dédicaces et pourquoi il faut repenser tout ça

Les 20/21 novembre je serai en dédicaces à "La Fureur du noir" de Lamballe (car je suis un des auteurs invités dans le recueil du concours de nouvelles, et rémunéré à ce titre) et sans doute en décembre dans une librairie de Nantes car c'est à côté de chez moi... et ensuite, vous ne risquerez plus de me voir beaucoup en dédicaces.
Pourquoi ? Car je déclinerai les invitations, ou alors je me serai définitivement grillé avec le texte qui suit. Ca sera dommage de ne plus se voir, mais c'est comme ça.

Il faut en finir avec les foires aux auteurs bestiaux
En effet, je n'irai plus en dédicaces si ce n'est pas lié à un moyen de gagner ma vie (atelier d'écriture, rencontre, etc.). J'ai toujours été dans une démarche d'auteur professionnel. Or donc, je ne passerai plus mon temps de loisirs à travailler bénévolement.
La vente seule de livres ne m'enrichit pas en deux jours ni financièrement (je touche 5% brut en moyenne l'année suivante, calculez si je reste assis 2 jours pour signer 2 dizaines de livres à tout péter) ni intellectuellement car les conditions ne sont jamais réunies pour avoir des rapports intéressants avec les lecteurs qui, eux aussi, méritent mieux que de connaître de seuls rapports marchands avec les auteurs.
Les foires décentralisées à dédicaces dans le monde du roman noir sont un principe devenu totalement obsolète, car si on veut acheter des bouquins aujourd'hui, on ne manque pas de maisons pour ça. J'annonce même prophétiquement leur déclin car le livre intéresse de moins en moins de gens. Je reviens d'un petit salon organisé par une équipe de gens adorables à St-Malo et la librairie "Droguerie de Marine". Il y a eu de gros moyens de mis, des frais engagés, de l'énergie, de la communication, des affiches, des articles abondants dans la presse pour annoncer la venue de 5 auteurs : on a eu quasiment personne. J'ai perdu deux jours, les autres auteurs aussi. Le libraire des jours et des sous. Les bénévoles de l'énergie. Alors on a fait ce qu'on fait toujours : on a picolé, sympathisé et rit. C'est formidable et hyper sympa, mais voilà : il faut aussi que nous gagnions notre vie et nous avions tous autre chose à faire. Ecrire par exemple.

Sentant d'ailleurs que le principe de la foire à l'auteur bestiau perd en attrait, de plus en plus de salons demandent aux auteurs d'animer des jeux, d'écrire des textes... Tout ça gracieusement. Bref, c'est le plombier qui pose gratos les chiottes du salon de la plomberie.

Ensuite, ces salons, émanations d'un militantisme alors nécessaire dans les années 70/80 pour la diffusion du livre et de la littérature populaire ne servent plus en rien l'auteur, ni le livre. Cela servait à l'auteur il y a une dizaine d'années, j'en ai même bénéficié chaleureusement et cela m'a aidé à entrer dans le milieu, à décrocher des travaux : tout cela, c'est fini. On fait aujourd'hui les tenanciers de stand comme les vendeuses de parfumerie des galeries Farfouillette ou on joue les majorettes, mais ça n'influe plus sur notre notoriété, sur des débouchés éditoriaux lors de contacts ou sur des plans boulot : les éditeurs sont raides, ou gavés de manuscrits. Ils s'en foutent. Les institutions n'ont plus assez de subventions ou perdent le cadre comptable pour nous faire travailler en ateliers ou autre...
Cela ne sert en rien le livre. Le système est totalement pourri de l'intérieur à cause des systèmes d'édition et de distribution. L'atomisation et la multiplicité de l'offre si elle est pratiquée en salon ne fait que reproduire le délire du système éditorial devenu fou.

La chute des revenus des auteurs (les éditeurs paient de plus en plus mal, ou peu, quand ils paient ; les livres se vendent en moyenne de moins en moins) ne leur permet plus de faire les zouaves désormais sans plus aucun bénéfice direct ou indirect (puisque l'effet promotionnel qui pourrait compenser est devenu dérisoire). On a besoin de temps pour gagner notre vie, on a besoin de loisirs pour se ressourcer... et même si on veut écrire encore, de temps pour le faire. Et time is money, sorry.
Si on veut aider les auteurs, qu'on les paie pour faire des choses plus intéressantes pour tout le monde et pour la littérature que de débiter du bouquin. Le salon du polar de Pau "un aller et retour dans le Noir" , convaincu par les arguments de la marraine de leur 1ère édition, Lalie Walker, vient de décider de rémunérer les auteurs en dédicaces lors de sa prochaine édition début octobre (ce qui se pratiquait pour les stars pourtant gros vendeurs dans les salons de la "littérature blanche", par exemple... Pas pour nous autres soutiers que l'on motive en faisant vibrer les cordes de l'affectif et du militant. Paiement, que demande la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse depuis des lustres, soit dit en passant). C'est tout à leur immense honneur. Désormais, après cette décision de Pau, on ne me dira pas que ce n'est pas possible : il suffit d'intégrer ça dans son budget de festival, ou d'inviter moins de monde... ou de ne rien faire.
A quoi rime de mobiliser l'énergie de bénévoles qui triment comme des malades, d'enrichir les restaurateurs, les hôteliers et la SNCF... et le libraire (qui reste mon ami) qui gagne pourtant bien plus par livre que l'auteur... mais ne jamais aider en quoi que ce soit l'auteur ? Qui plus est dans des manifestations marchandes qui perdent tout leur sens, sont montées parfois à la va-vite sans imagination ni professionnalisme, ou sans se renouveler ?
N'est-ce pas faire perdurer le système pervers de l'édition qui contribue d'année en année à décourager la création en appauvrissant ou maltraitant toujours plus les auteurs, en anonymisant les livres qui vivent toujours moins longtemps ? (Et ce ne sont plus les dizaines de bouquins vendus en festival qui endiguent le processus. Affirmer le contraire, c'est se leurrer). Continuons de ne pas se soucier de la vie financière de l'auteur et vous n'aurez plus que de la littérature petite bourgeoise écrite par des profs (qui restent mes amis) bardés de congés pour écrire et autres professions nanties en temps de loisirs.
Maintenant quelques messages et questions personnels :
Amis festivaliers : rémunérer l'auteur en dédicaces n'aura que des avantages. A commencer par le fait que soudain, vous ne ramerez plus pour en trouver de disponibles et compléter vos listes quand les salons se font de la concurrence à cause de la synchronicité des dates... J'ai bien conscience que cela va créer ses propres effets pervers : on ne verra plus que des stars, les rémunérations risquent de grimper. (Mais de toute façon il suffit qu'une speakrine de la tévé aux velleités de littérature soit invitée et c'est déjà elle qui rafle le public, alors hein....).
Hé bien pour compenser il faudra se remuer pour attirer du monde avec des événements créatifs qui ramèneront même le public qui était au rayon livres de la Fnac la veille. Les auteurs y participeront avec plaisir. Quoiqu'il en soit que l'on se pose la question du sens et de l'avenir de ces foires aux auteurs embauchés le temps d'un week end pour faire du chiffre autour de deux vagues débats rebattus. Faire de la culture, il doit y avoir une autre approche à trouver. Une approche qui correspond aux attentes de chacun : auteurs, lecteurs, libraires. Je ne sais pas, moi... Par exemple : au lieu d'inviter 40 auteurs en 2 jours, faites en venir quarante fois un différent dans l'année... Et faites-lui l'honneur d'être autre chose qu'une tenancière de stand, en lui permettant de davantage s'exprimer.
Amis lecteurs (et jolies amies lectrices) : N'avez-vous pas envie d'autre chose que 5 minutes de discussion avant de passer à la caisse ?
Ami(e)s confrères et consoeurs auteurs qui s'accordent à trouver que les salons n'ont plus de sens, d'usage, ni même l'ambiance d'avant : arrêtez de râler dans le train du retour, ou alors refusez les invitations gratos. Quoiqu'il en soit, si on ne met pas le problème sur la table, on n'en sortira pas.
Amis libraires : je vous aime, je vous adore... mais trouvez vous normal qu'une équipe de bénévoles, des auteurs et des vendeuses en stage travaillent tous gratuitement à votre seul commerce. Oui ? Pourquoi ?
Amis politiques : êtes-vous certain que décentraliser une librairie sous un chapiteau et faire bosser gratos une foultitude de gens, soit de la culture, comme vous le dites, dans vos discours d'ouverture ?
Allez, la bise à toutes et tous
Tenons bon, tenez vous bien.
Francis Mizio