mercredi 27 août 2008

Une réponse de Philippe Heurtel à mon message "10 000 livres pour moins de 7 euros, qu'en penser?"


Une réponse passée sur ma liste de discussion [listamizio]. Merci Philippe. Mon message précédent à l'origine de ce "débat" est ici.

Je suis d’accord avec ce qui est écrit. Quelques remarques, toutefois, et quelques réflexions.

D'abord, on ne peut comparer que partiellement avec l'industrie du disque. La musique s'écoute de la même manière qu'elle soit en mp3 (ou autres formats numériques de meilleure qualité), sur CD, à la radio, etc. Pas le livre – et je suis d'accord avec ton analyse, à quelques détails près.

Tu oublies l'imprimeur ; c'est une autre différence entre le livre et le CD : dans le cas du bouquin, la fabrication de l'objet lui-même rentre pour environ 20% dans le prix de vente ; fabriquer un CD ne coûte pas grand chose. En revanche, le CD a des coûts fixes de production (musiciens, location de studio…) non négligeables qui en augmentent le point d’équilibre, contrairement à l’édition dont la rentabilité commence dès lors à quelques centaines d’exemplaires vendus. Toujours est-il que le livre électronique élimine l’imprimeur du circuit, au moins dans les domaines que tu mentionnes.

Dans l'état actuel de la technologie, le livre électronique n'est intéressant que dans les cas que tu cites (ce qui fait déjà un paquet de pages). Egalement les dictionnaires et encyclopédies, qui sont par nature des ouvrages hyper-textuels. D’ailleurs, je n’aime pas consulter les dictionnaires papier, je trouve cela pénible ; je ne le fais que quand l'ordinateur est éteint, c'est-à-dire pas souvent ;-) . Ah, le jour où j'ai un eeePC, qui s'allume en 20 secondes... :-) ).

Mais prenons un peu de recul. on peut imaginer qu'un jour un livre électronique sera aussi pratique à consulter qu'un livre papier. Comment ? Je n'en sais rien, pas plus que l’informaticien lambda des années 50 n’imaginait la souris, le peer to peer, Wikipedia et le chauffe-tasse USB. Mais c'est juste un problème technique, donc il y a une solution technique, c'est une question de temps, d'imagination : il n'est pas du tout absurde d'envisager la fin du livre papier. Bien sûr, les vieux croûtons comme nous qui auront grandi avec des livres en papier entre les mains ne changeront pas. Mais la génération d'après ? L'attitude des gamins qui vont grandir avec la musique numérique constituera un laboratoire intéressant à cet égard. C'est maintenant que ça commence. On en reparle dans 10 ans ? :-)

Dans tous les cas, ce sont donc les métiers d'imprimeur de distributeur, de diffuseur qui sont directement menacés par le livre électronique. Et de libraire. Encore que le "vrai" libraire, celui qui lit, qui conseille, qui connaît les goûts de ses clients, ne devrait théoriquement pas être concerné (pareil en musique, d’ailleurs) car cette fonction de “ conseil ” ne dépend pas de la matérialité ou non de l’œuvre vendue. Je dis bien théoriquement car en pratique ce métier est déjà moribond, mais le livre électronique n’est pas en cause, ni dans le domaine de la musique le mp3, le problème date d’avant. Bref, auraient du mouron à se faire les “ libraires ” façon Fnac et Carrefour (je laisse les mauvaises langues ajouter “ alors c’est moins grave ” ;-) ). Mais quitte à spéculer (au sens science-fictif du terme, mais au sens kervielien), on pourrait imaginer le libraire du futur comme un agent qui vendrait du conseil, du service, et accessoirement du PDF.

Je referme la parenthèse science-fiction et revient au post de Francis. En revanche, je ne vois pas bien en quoi l'éditeur et d'auteur seraient fondamentalement menacés. J'enfonce une porte ouverte : il faudra toujours d'une part quelqu'un pour écrire les bouquins, et d'autre part quelqu'un pour accepter les tapuscrits (et surtout les refuser, ce qui est le premier rôle de l'éditeur ;-) ), aider l'auteur à aboutir son texte, etc. Oublions l'exemple des 10 000 bouquins à 7 euros, qui est particulier (les livres sont dans le domaine public : l'auteur n'existe plus, et les bouquins n'ont plus besoin d'éditeur, juste d'un quelconque moyen pour les rendre accessibles au public). Si la technologie (actuelle ou celle, hypothétique, mentionnée plus haut) peut faire baisser drastiquement le coût du livre en supprimant imprimeur, diffuseur, distributeur et libraire (à eux tous, ils représentent à la louche 75% du prix d'un bouquin), il reste la même chose à partager entre l'éditeur et l'auteur... du moins dans un monde idéal où l'auteur ne serait pas la cinquième roue du carrosse, mais c'est là un autre problème, livre électronique ou pas.

Une dernière réflexion spéculative sur l'avenir du livre papier et puis j'arrête : certaines réflexions sur l'économie durable évoquent l’émergence d’une économie basée sur l'usage des biens plutôt que leur possession. Etendue au domaine du livre, voilà qui laisse imaginer, non la disparition du livre papier, mais celle des bibliothèques privées : à quoi bon fabriquer de nombreux exemplaires qui ne seront lus chacun qu’une fois ou un nombre limité de fois ? (bien sûr, l’idée nous hérisse les poils, mais dans 50 ans ?). On retombe alors sur les débats d’il y a quelques années sur la gratuité ou non du prêt en bibliothèque et sur la rémunération de l’auteur. Qui sera le Beaumarchais du XXIè siècle ? ;-)

Philippe Heurtel